L’archéologie liée à l’eau: Les mots pour le dire.

Archéologie nautique ? sous-marine ? subaquatique ? fluviale ? lacustre ? fluvio-lacustre ? navale ? maritime ? Pour les non-initiés au jargon de notre discipline, le flou sémantique qui entoure certain de ces vocables, le glissement de leur sens étymologique pour certains, leur usage sous d’autres acceptions en anglais ou en espagnol sont une source de confusion. Nous le constatons toujours au cours de nos stages et avons donc décidé de consacrer le premier article de notre blog à ce sujet et de faire un point sur cette question.

En France, à partir des années 50, l’attention se concentre sur l’archéologie sous-marine, cette nouvelle branche de l’archéologie dont le champ de recherche est rendu possible par l’invention du scaphandre autonome. En 1966, André Malraux crée la Direction des Recherches Archéologiques Sous-Marine, la DRASM avec un seul S : à cette époque on ne s’intéresse qu’à l’archéologie sous la mer… Mais peu à peu, on mesure que la richesse du patrimoine archéologique des eaux intérieures requière lui aussi d’être étudié, géré et administré. C’est dans ce but qu’est créé le Centre National de la Recherche Archéologique Subaquatique –CNRAS- en 1980.  Dès lors le mal est fait, à partir de là on institutionnalise en France la distinction entre « archéologie sous-marine » que l’on pratique sous la mer et l’ « archéologie subaquatique » que l’on pratique dans les eaux intérieures.

Exemple pratique : pour bien marquer son éventail d’activités en mer et dans les eaux intérieures après sa fusion avec le CNRAS, la DRASM qui est devenu le DRASM en 1991 (la Direction devient un Département) gagnera un deuxième S en 1996 et deviendra enfin l’actuel  Département des Recherches Subaquatiques et Sous-Marine, le DRASSM.

L’éloignement du mot « subaquatique » de son étymologie n’est pas des plus heureux car il induit une altération du sens original du mot : si aujourd’hui on peut pratiquer la plongée subaquatique en mer, on ne peut en revanche pas y pratiquer de l’archéologie subaquatique… Mais je vous rassure, on s’y habitue très bien, il suffit de le savoir ! Et aussi de le faire savoir, à l’étranger, en particulier. Par exemple, en Espagne la arqueología subacuática se pratique aussi bien en mer qu’en eaux intérieures. C’est la même chose avec la archeologia subacquae italienne, on la pratique indifféremment que l’eau soit douce ou salée. Les anglophones, ont de leur côté le vocable bien pratique de underwater archaeology qui est valable pour autant qu’on ait la tête sous l’eau.

Dans la catégorie des termes qui cherchent à qualifier le milieu auquel on se réfère pour la pratique de l’archéologie, nous avons le terme fluvio-lacustre, très employé par nos confrères suisses qui est globalement synonyme de « eaux intérieures » ou « subaquatique, » même si on peut y apporter quelques nuances. Dans tous les cas, on s’arrêtera au terme fluvial si on travaille dans un fleuve ou une rivière, et lacustre si on est en lac.

Mais les expressions que nous avons évoquées laissent de côté les contextes de la navigation ou des activités humaines liées à l’eau que l’on retrouve en milieu humide ou en milieu terrestre, par exemple. Par ailleurs, elles se réfèrent directement au milieu physique dans lequel l’archéologie se pratique. Voyons donc maintenant les vocables qui se réfèrent cette fois à un champ d’étude ou de recherche :

En France, à partir des années 80, le vocable « archéologie nautique » est apparu. Etymologiquement, le mot nautique provient du grec naute qui désigne l’homme qui navigue. Aujourd’hui cependant, le vocable « archéologie nautique » désigne plus largement les ouvrages humains en lien avec l’eau. Voici comment elle est qualifiée sur le site du Laboratoire de Médiévistique de Paris  : « Archéologie nautique. Moyens de transport par eau, aménagements de l’espace littoral et du milieu fluvial. » On y étudie aussi bien les infrastructures portuaires et les aménagements en milieu fluvio-lacustre et littoraux que les bateaux. Certains archéologues voient dans ce vocable une spécificité liée à la prise en compte du contexte environnemental : « l’archéologie nautique, telle qu’elle est envisagée aujourd’hui est l’aboutissement d’une évolution des problématiques et des méthodes conduisant d’une archéologie des structures comme unités archéologiques autonomes – une épave, un gué, un appontement…- à une archéologie privilégiant les relations entre les structures, d’une part, et le contexte environnemental, d’autre part. » (1)

Mais attention, dans le monde anglo-saxon « nautical archaeology » recouvre un sens qui colle plus à l’étymologie du mot : il désigne dans un sens plus stricte l’étude du bateau: « Nautical Archaeology developed as a field due to one simple fact- the importance of Naval vehicular transport for a plethora of uses in ancient societies- be it trade, warfare or ferrying » (Manav Kambli, 2016). On note que le vocable « arqueología náutica » espagnol recouvre la même acception qu’en anglais.

Toujours dans la catégorie des vocables caractérisant un champ de recherche, nous pouvons citer l’« archéologie maritime » dont l’objet d’étude est lié à la mer et au milieu marin. Les épaves de la Bourse à Marseille, par exemple, appartiennent au champ d’étude de l’archéologie maritime et de l’archéologie nautique mais nous ne les étudierons pas en pratiquant de l’archéologie sous-marine puisqu’elles se situent en milieu terrestre.

Il faut évoquer enfin l’ « archéologie navale » qui se réfère directement au navire comme objet d’étude. Le Centre Camille Julian précise que l’archéologie navale étudie le navire sous un triple aspect :

– en tant que machine : structure, forme, construction, système de propulsion et de gouverne, capacités nautiques, navigation… ;
– en tant qu’instrument adapté à une fonction : guerre, commerce, pêche. ;
– en tant que lieu de vie et de travail d’une micro-société : mode de vie de l’équipage et des passagers, instruments de travail…

Arnaud C. de la Roche – CEAN – Octobre 2016

(1) – Rieth, Eric, Serna, Virginie, Archéologie de la batellerie et des territoires fluviaux au Moyen-Age in Trente ans d’archéologie médiévale en France, 2010, Edition du CRAHM, p. 291

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